Chroniques d'Afrique de l'Ouest

06 Avril 2008

Le soir, avant que les hommes s'endorment, les paroles se fument, comme pour écouter ce que glissent les couleurs de la tombée, aux oreilles fatiguées. Un bruit. Celui des yeux posés contre le feu. L'air se tient autour d'eux, solennel, parce que fier de faire vivre ceux qui s'en remettent à Dieu pour faire venir le poisson. Leurs voix rigolent. On se raconte comme des enfants, jusqu'à l'instant où la lumière de celle qui fait veiller, endort même les plus grands. Silence.

Je revois Cotonou et ces routes parasitées, des marchés saturés, des nuits éclairées par les bars branchés d'une jeunesse écartelée des théories, d'un passé aujourd'hui trompé.

Je revois les murs d'Estelle et les traces de craie qui bavent sur l'histoire d'une famille rangée. Et les larmes d'une amie d' Hammed, qui pleure d'avoir osé divorcer. J'entends « l'amour qui passe » quand les portes de l'hôtel claquent aux yeux d'un plaisir sali, ou Hammed qui rigole, curiosité déplacée, d'un tapioca un peu vitreux. Je revois les pupilles noires de sa mère faire trembler les nerfs de ceux qui voudraient lui vendre un riz brisé. Je sens le piment qui camoufle le discours d'un ventre affamé et je souris devant les gants en laine d'un conducteur qui n'a pas peur d'avoir chaud pour être beau. Je repense à l'énergie des élèves à travailler même s'il faut rester debout et d'un professeur déboussolé, qui vous glisse un numéro, on ne sait jamais. Je revois les lumières tamisées d'un Dakar occidentalisé et ses jupettes embobineuses, que les ombres font danser, sur une musique rêveuse, des contes de fées types séries B. J'entends les mains qui frappent lorsque les enfants de Kafountine chantent sur un pied la prospérité, et j'écoute des voix parler des « bounty » comme des chiens! Je revois la peau noire de Diacong, elle brille pour faire de l'ombre à la dépigmentation.

De villes en villages, en villes frontières, la traversée d'un pays en Afrique de l'Ouest, se fait d'un tout puis d'un rien. D'un noir et d'un blanc, ou peut être d'un gris chiné, qui jouerait devant vous la comédie d'un acteur un peu paumé, parce que trop de répliques ?

J'aperçois les espoirs de ceux qui ont trop et les chants de ceux qui n'ont rien. Je regoûte à la tisane à l'eucalyptus qui doit soigner les poumons du tabac. Je revois l'huile dans les yeux d'un homme qui est resté enfant. Bûgûl Thiow se dirige, bras ballants, vers les pirogues aux ventres déchirés. Il chante : « Les plus grands danseurs marchent... »

J. Laisné.

Contact: juliette.image@gmail.com

 


©© L'imagerie 2002 - Création : B.Masson