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Norbert Ghisoland

par son petit-fils Marc, commissaire de l’exposition avec Mary van Eupen

« Un grenier familial regorgeant de milliers de plaques en verre, rangées dans leurs petites boîtes, numérotées de 48000 pour les plus anciennes à 94000 .

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© Norbert-Ghisoland

Ce n’est qu’au début des années 1970 que je pris conscience du nombre incroyable de photographies effectuées par ce grand-père que je n’avais pas connu. Sans me douter un seul instant que j’allais découvrir parmi ces milliers de plaques LA photographie. Il fallut la visite d’Otto Steinert, alors que j’étais étudiant en photographie à La Cambre, pour que le déclic se fasse : Il faisait déjà partie de l’histoire de la photo, en temps que maître et fondateur de la Subjektive Fotografie, un mouvement important de la photographie. Je lui montrai, sans trop y croire, quatre petits tirages effectués par moi à partir des plaques de Norbert : sa réaction fut étonnante ; il voulait absolument tout savoir sur mon aïeul, et je ne savais pratiquement rien de lui ! Il tint à emporter un des quatre tirages, avec le nom, l’adresse, les dates...

Le second « visionnaire » dans l’histoire de Norbert fut Jacques Damase. Ce galeriste et éditeur parisien était un homme curieux dans le bon sens du terme. Parmi ses publications, entre autres noms importants, Robert et Sonia Delaunay, Jim Dine, Picasso, Calder ! Il eut le mérite d’être le premier à croire en Norbert qu’il présentait comme une espèce de douanier Rousseau de la photographie. Le livre Norbert Ghisoland Photographies 1910-1930 sortit en 1977 et est à ce jour épuisé. Les critiques qui suivirent furent élogieuses en particulier celle du journal Le Monde, signée de l’écrivain Hervé Guibert qui est une des plus belles qu’on ait jamais écrite sur mon grand-père :

« Les photos de Ghisoland sont vraiment étonnantes. Elles n’ont pas le seul intérêt kitsch des cartes postales de 1900 : elles ont une valeur historique et sociale. Car Ghisoland n’est pas le reproducteur du visage de la bourgeoisie. Ses clients sont des mineurs, de ces hommes au visage buté, impénétrables, à la fois fiers et modestes. Non pas photos d’identité sociale, mais photos-rêves et souvenirs pour lesquels on pose dans son costume favori, (…). Photos de famille, portraits de groupes, photos d’enfants : il y a beaucoup à lire dans ces visages. La résignation, l’envie, la soumission, la peur d’une vie de qualité, mais aussi le plaisir de la séance de pose, de l’évasion sociale procurée par cette sorte de mascarade. (…) Toutes ses photos d’ailleurs très belles ne font pas rire. Certaines ont l’émotion de drames sous-jacents. Pour une fois, le photographe n’a pas demandé de sourire. Derrière la céramique de la façade de sa boutique fumaient les grandes cheminées. » Et une image publiée ponctuait l’article : bel honneur pour Norbert, car Le Monde de l’époque ne publiait pratiquement jamais de photos.

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© Norbert-Ghisoland

Le troisième événement majeur fut ma rencontre avec Robert Delpire qui avait créé dès le début des années 80, alors qu’il était directeur du Centre National de la Photographie en France, la célèbre collection Photo Poche. Cette collection avait pour ambition d’illustrer dans un format de poche tous les aspects de la photographie. Norbert Ghisoland fut le numéro 48. Alors que je m’étonnais de le voir rejoindre tous les grands noms de la photographie (Nadar, Cartier Bresson, Niepce, les grands américains…) lui, le petit artisan de Frameries pourtant dénué de velléité artistique, Robert Delpire m’expliqua que pour lui, le but du Photo Poche était d’illustrer chaque aspect de la photographie, d’en montrer le meilleur… et que Norbert, dans son domaine – la photographie de studio – était le meilleur !

La sortie du Photo Poche se fit en 1991, accompagnée d’une grande rétrospective de ses photographies, au mois de mai, au Palais de Tokyo, à Paris. Parmi beaucoup d’autres, l’extrait de la critique signée par Brigitte Ollier dans Libération, juillet 1991 :

« (…) Bouts de vie que l’on découvre aujourd’hui sur papier, procession de visages unis dans une éphémère gravité, entre bal costumé et cortège nuptial. Il y a là les enfants de Dickens et de la Comtesse de Ségur, des voyous et des sportifs, des accordéonistes et des couturières, et cette façon incroyable qu’ils ont de se prendre la main, d’esquisser un pas de danse, ou de mimer un combat de boxe… Ghisoland, c’est top niveau. »

C’est en 1994 que Norbert entra « officiellement » dans l’histoire de la photographie : double présence dans les deux grandes encyclopédies de la photographie publiées cette année là, le Dictionnaire Mondial de la Photographie publié aux éditions

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© Norbert-Ghisoland

En 2002, la Belgique rendit un premier hommage à Norbert : sous l’égide d’Alain D’Hooghe, le Mundaneum, à Mons, accueille une triple exposition : Du grenier au musée, Alter Ego et Fragments de vie ordinaire. Sortie simultanée du troisième livre Norbert Ghisoland, Fragments de vies ordinaires aux éditions La Lettre Volée. En 2003, suite au succès de l’exposition à Mons – plus de 15000 visiteurs ! – l’Hôtel de Sully à Paris, décide de faire venir l’exposition.

En mai 2005, exposition à la Box Galerie à Bruxelles.

Pour la nouvelle exposition 2011 du Botanique à Bruxelles nous avons, Mary van Eupen et moi, beaucoup travaillé : nous avons recherché et trouvé de nouvelles « bonnes » images, nous avons numérisé, ordonné parmi des milliers de documents. L’émotion est chaque fois la même, à l’ouverture d’une nouvelle boîte de plaques négatives jamais encore déflorée jusqu’alors.

J’ai aussi été amené à classer les nombreuses critiques de presse qui ont jalonné la carrière « post mortem » de Norbert : je ne l’avais jamais fait jusqu’à présent. Mises bout à bout, on y trouve un dénominateur commun : l’émotion causée par les images faites, pourtant sans prétention, par le modeste artisan de Frameries. Au-delà des indéniables qualités techniques propres à la bonne photographie (lumière, netteté, contraste…), au-delà du nombre incroyable de gens photographiés, l’émotion jaillit de l’intensité des rapports entre le photographe et son modèle.

Le paradoxe est que Norbert, au numéro 43 Grand Rue, à partir de ce périmètre si restreint parvient à toucher à l’universel. Les petites gens du Borinage sortent « révélés » de cette confrontation avec le photographe et deviennent les symboles de la dignité humaine, de l’humanité. » M. G.


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