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Du 18 janvier au 22 mars 2014 - Prolongation jusqu’au 29 mars.

Georges Dussaud - Pérégrinations 

Il y a trente ans...au Portugal, au nord, dans ces vallées et ces montagnes au quotidien difficile où les rigueurs du climat et du relief sont compensés par l’entraide et le soutien de la communauté, un homme marche, Leica en main, sur des chemins qu’il va suivre au fil des ans et des saisons...Georges Dussaud.
Puis viendront l’Irlande, l’Inde et bien sûr la Bretagne où il vit et va bientôt fêter ses 80 ans.
L’exposition de l’Imagerie retrace en près de 150 photographies ses « pérégrinations » .

« J’ai découvert la photographie à travers Robert Doisneau, célèbre pour son regard humaniste emprunt d’humour, même si l’on sait depuis que son travail comporte également une vraie dimension poétique et grave… Mais il est certain qu’à mes débuts, à la fin des années 70, je portais moi-même un regard amusé sur le comportement humain.
C’est à partir de 1980, date de mon premier séjour au nord-est du Portugal, dans la région du Tràs os Montes (au delà des montagnes) que je suis devenu un photographe moins léger, davantage impliqué.
Dans ces villages isolés où la vie est rude, la terre pauvre, le climat contrasté, les habitants ont développé pour survivre une organisation communautaire.
Depuis ce premier séjour, accompagné de ma femme Christine, je suis retourné dans ces villages, au cours de nombreux voyages, par tous les temps, en partageant la vie simple et rude des Trasmontanos.

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© G-Dussaud - Calcutta

A la même époque, j’ai également beaucoup travaillé sur l’Irlande, ses paysages, son mode de vie… Je dirais même sa « philosophie de vie ». Dans les années 80, tout y était authentique avec ses pubs animés par des musiciens où régnait une vraie joie de vivre.
Michel Déon, l’auteur du roman Un Taxi Mauve, disait volontiers que « celui qui jetterait une bombe dans l’un de ces pubs serait assuré d’y tuer plusieurs poètes ! »
C’est toujours en Irlande que j’ai rencontré les travellers-tinkers, ces Irlandais qui vivent aujourd’hui en nomades. Un mode de vie directement hérité de la grande famine à la fin du XIXème siècle qui a alors contraint une bonne partie de la population à vivre dans des caravanes ou à immigrer aux Etats-Unis…
Au fil de ces voyages, j’ai commencé à réaliser des sujets sociaux... »

Le photographe est un gardien d’instants ; il les fixe sur images et participe à leur immortalité.
Georges Dussaud est l’un des rares gardiens de la beauté. De cette beauté qui existe dans tout acte capté. Il nous apprend à regarder et nous montre ce qui vaut la peine d’être contemplé, tout en conférant à chaque moment photographié les caractéristiques d’un mystère, grâce à sa vision originale du monde. Nous ne pouvons pas rester indifférents à l’intense relation du photographe avec l’évènement gravé.
Ses photos survivront au delà de tous et quiconque les observe se verra obligé de prendre part à sa relation intense et originale avec la réalité du paysage et des histoires de vies que les visages transmettent. Les moments élus par Georges Dussaud intensifient la réalité de la région du Douro ; c’est pourquoi ils subsisteront, non seulement par la rare beauté qu’ils expriment, mais aussi pour l’émotion et la sensibilité magique qu’ils renferment ».

Fernando Seara, Directeur du Musée du Douro.

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© G-Dussaud - County Mayo-Irlande
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© G-Dussaud - tras os montes - Portugal

Né en 1934, Georges Dussaud entre en 1986 à l’agence Rapho. Son travail sur la région du Tras-os- Montes présenté à l’Imagerie est distingué en 1989 à New York (finaliste du prix W. Eugène Smith). Il jouit d’une grande renommée au Portugal où la ville de Bragança vient d’ouvrir un musée à son nom. Plusieurs expositions lui ont été consacrées au Centre National de la Photographie du Portugal (Porto). Il a également exposé aux Rencontres d’Arles, à la Biennale Photographique de Turin, à Mexico, au Centre d’Art La Criée de Rennes...
De nombreux ouvrages aux éditions Ouest-France, Marval, Filigranes, Apogée, au Portugal...Il vient de réaliser pour la municipalité de Lisbonne une commande sur les quartiers multiculturels de la Ville

« Rencontre avec l’auteur le samedi 18 janvier à 18h à l’Imagerie.
Lecture de textes par Yvon Le Men
 »

Exposition présentée à l’Imagerie, 19 rue Jean Savidan, 22300 Lannion
Du 18 janvier au 22 mars.
Du mardi au samedi, de 15h à 18h30 ; le jeudi : de 10h à 12h et de 15h à 18h30. Entrée libre

Avec le soutien de la Ville de Lannion, du Conseil Général des Côtes d’Armor, du Conseil Régional de Bretagne, de la DRAC Bretagne et le concours de la Ville de Rennes.

Christine Dussaud

Chronique d’une bande de terre ourlée de mer

Retour au Portugal, dans le Nord du Nord (comme le dirait notre ami Antonio le sculpteur), c’est-à-dire le Tras-os-Montes. Ce nom qui m’enchante et qui prend tout son sens : au-delà des montagnes, dans l’au-delà, un autre monde.

Notre histoire avec le Portugal a réellement commencé ici, lors d’un premier voyage en Alentejo avec nos trois fils. Sur la route du retour, en passant par le Tras-os-Montes, nous fûmes profondément impressionnés par l’architecture massive des maisons de pierre. A Ponteira, celles-ci paraissaient surgir d’un monde minéral, chaotique et archaïque.

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© Imagerie - salle 1

C’est ainsi que l’été suivant nous sommes arrivés jusqu’à Negroes, minuscule village situé au bord du lac de Pisoes. Quelque chose d’indéfinissable se dégageait de ce village. L’eau courait de chaque côté de la rue principale, claire, dans des rigoles de granite. Près du four à pain, construit comme une chapelle, avec une clef de voûte, nous avons rencontré José, un jeune garçon, que nous avons interrogé pour savoir si nous pouvions être hébergés dans le village.
C’est de cette façon que nous avons rencontré celle qui allait devenir notre grand-mère du Portugal, celle qui, définitivement, nous attacherait à son pays. Elle avait un joli prénom Deolinda, autrement dit « Belle de Dieu ».

Elle nous a prêté une petite maison, près du lac, très modeste, sans chauffage, pas même une cheminée. Les hivers étaient particulièrement rudes, mais peu nous importait, nous venions pour rencontrer des gens, vivre avec eux et témoigner d’un mode de vie tellement différent du nôtre, un mode de vie communautaire.
Ces gens hospitaliers et fraternels nous ont ouvert leur maison. C’était un engagement au long cours, une découverte, une aventure humaine qui nous a menés tellement loin. Nous vivions au rythme lent des chars à bœufs aux roues moyenâgeuses qui grinçaient composant une complainte. Nous avons connu des villages rustiques avec des battages joyeux.

A arpenter les terres trasmontanas pendant trois décennies – par intermittence -, les souvenirs se bousculent. Ils peuvent ne sembler que des détails, mais la vie n’est-elle pas faite que de détails ?

Dans le four à pain de Negroes, tout le village est rassemblé pour la cuisson du pain, pour se réchauffer et se reposer en discutant. Cela fait partie des meilleurs moments de la vie, dans la bonne odeur du pain. J’ai le souvenir d’une soirée de pluie torrentielle, où tout le monde est réuni dans le four à pain après une empoignade entre deux hommes à propos de sacs de ciment volés. Deux accordéonistes s’installent, commence alors le désafio entre les deux hommes qui rivalisent d’esprit, accompagné de cris d’approbation et de rires. Tout cela se termine en dansant au son de l’accordéon et de la pluie martelant le toit du four à pain. Nous avons dansé dans le corps à corps viril de Negroes.
Ils pratiquent la catharsis sans en connaître le nom et liquident les problèmes de la façon la plus simple.

Deolinda nous a accompagné de temps en temps dans nos déplacements. Elle avait beaucoup entendu parler de Pitoes das Junias, sans y être jamais allée. Nous lui faisons découvrir ce village situé à une trentaine de kilomètres du sien. Elle le trouve, toute surprise, bien sale comparé à Negroes et cela la fait rire aux éclats.
Elle réagit comme une petite fille au bord du torrent en sautant de pierre en pierre pour le traverser. C’est un moment de pur bonheur.
Un jour de la semaine sainte, alors que nous sortons toutes les deux de sa maison, la cloche se met à sonner. Deolinda s’agenouille dans la rue en faisant son signe de croix, tout en m’invitant à en faire autant. Elle m’explique : c’est l’ange qui passe et j’ai voulu la croire. Il ne faut pas toujours chercher à comprendre...
J’espère, maintenant, qu’elle a rejoint son ange.

Dans nos pérégrinations (comme le dirait José Saramago), il était inévitable de rencontrer l’incontournable Padre Antonio Fontes. Passionné d’ethnologie, de géologie, de médecines parallèles et du patrimoine régional, il nous a aidés à mieux comprendre et à découvrir les particularités de sa région.
Nous avons suivi la préparation de la passion du Christ à Bustelo car il essayait de maintenir la tradition de ce théâtre populaire. Le rôle du Christ était tenu par l’instituteur, celui de Marie par une jeune femme. Lors de la dernière répétition, le Christ est en T. shirt et Marie en jeans. Le jour de la Passion, au passage du Christ, les villageois s’agenouillent et plusieurs femmes pleurent. Ils vivent intensément cette Passion. Ce jour-là, la jeune fille qui interprète un ange est fiévreuse et donne l’image d’un ange presque pervers. Il n’est pas si facile d’être un ange...

A nous perdre dans la nature avec Padre Antonio, nous tombons sur le tournage du film
« cinq jours, cinq nuits » de José de Fonseca e Costa (1995). Nous oublions la notion du temps quand, soudain, Padre Antonio s’exclame : Mais j’avais un enterrement ! . Nous n’avons jamais osé lui demander la suite...

Alors que nous ne l’attendions plus, la neige nous a surpris à Vilarinho Seco. Nous l’avions tant espérée. Nous avons parcouru le village qui se recouvrait rapidement de duvet blanc.
Les enfants sont sortis de l’école, ravis de cette première neige de l’hiver, et nous nous sentions dans la même joie de l’enfance. Nous vivions dans un tableau de Bruegel. La montagne, métamorphosée, nous a offert un spectacle merveilleux. Sur un petit chemin, un berger protégé par sa cape de feutre, menait son lent troupeau de moutons dans des sons cotonneux, les traces de son passage immédiatement effacées pour retrouver l’immaculé du blanc. Deux petites filles, sous leur cape brune, se sont immobilisées pour nous fixer de leurs grands yeux voilés par les gros flocons obliques. Image capturée.

Des images s’imposent comme à Lindoso, Soajo. Posés sur d’énormes blocs de pierre, reposent tout un groupe d’espigheiros (silos à grains) en forme de petites chapelles surmontées d’une croix. Ils sont construits pour traverser le temps et certains datent de 18OO et quelques.
En France, lorsque nous montrons ces photos beaucoup de personnes pensent à des cimetières. C’est une démonstration du caractère sacré des récoltes...

J’ai accompagné - et non pas suivi - mon photographe de mari, j’ai partagé toutes les belles rencontres que l’on peut faire en voyageant et je me suis extasiée sur la beauté de cette “bande de terre ourlée de mer” (Miguel Torga). Nous savons que cette histoire n’aura pas de fin.
Christine Dussaud
écrit dans un champ de Cambézes do Rio en Tras-os-Montes, au printemps 2007.

Dans la forêt des jours, certains souvenirs restent cachés mais je sais que les souvenirs oubliés ne sont pas perdus (Freud).

Maria Teresa Siza

Le miroir fraternel
Ce fut le hasard qui mena Georges Dussaud au Portugal en 1980 ; ce fut également par hasard que le voyage de retour de l´Alentejo vers la France le fit croiser les routes de Trás-os-Montes. Mais aucun hasard n´expliquera sa fixation dans un monde auquel il retourne encore et encore, depuis lors, trois décennies de voyages qui constituent son impressionnant corps de travail. Non pas comme un photographe de passage, qui enregistre l´étrange, le différent, voire l´exotique, mais comme un voyageur qui s´arrête et qui vit les lieux, le quotidien des gens, qui l´abritent, qui le reconnaissent comme un ami, parce qu´ils savent que son regard est amical : il n´y a jamais d´intrusion, mais il y a de la convivialité, de la compréhension des émotions, dans leur juste mesure. Pour son regard photographique, qui traduit sa manière de regarder le monde, de façon profondément humaniste, ici comme dans d´autres lieux distants, - en Irlande, à Cuba, en Inde, en Grèce – rien n´est étrange ; des images que nous avons du mal parfois à situer dans le temps, célèbrent les gestes du travail, dur, ancestral, purgé des versions romantiques auxquelles nous ont habitués un certain type de photographie, les pauses, les fêtes, l´expression de la religiosité, les petits gestes qu´il surprend sans voyeurisme, la vie des enfants, parfois leur joie ingénue et spontanée, d´autres fois une tristesse marquée par leur maturité précoce. Avec une construction apparemment simple, les images gagnent un symbolisme complexe qui les transforme en référents incontournables de la réalité qu´elles représentent.

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Expo imagerie - salle 1

Dans ce « réalisme poétique », selon l´expression de Georges Sadoul, le paysage a autant d´importance que les gens, il lui confère du sens, encadre leur vie intime ou publique, c´est l´espace de leur convivialité, où le photographe se promène à la recherche de mystère ou d´instants privilégiés, à la campagne comme à la ville. La représentation du paysage assume un registre poétique, une force de l´évocation servie par une profonde sensibilité formelle, dans l´utilisation savante du noir et du blanc, dans la rigueur de la composition. Ce désir de comprendre pour mieux représenter, amène Georges Dussaud à vouloir savoir toujours plus, par la littérature, par le cinéma, par les conversations entre amis. Plus d’une dizaine de livres sur le Portugal, depuis « Trás-os-Montes » (1984) avec des textes de Miguel Torga, témoignent de cette proximité, où le texte est une vision complémentaire, plus qu´un commentaire sur les photographies.
C´est ainsi qu´il construit cet énorme document droit, mais en même temps radicalement subjectif, en ayant pour objet de prédilection ces personnages simples qui, dans l´apparente banalité de leurs vies, incarnent des valeurs solides de partage, de solidarité et, comme centre de la pratique photographique, la posture éthique de celui qui envisage son travail comme une forme de convivialité basée sur la proximité et le respect.
Maria Teresa Siza
Fondatrice du Centre National de la Photographie du Portugal
(titre emprunté à Claude Roy)


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    ouvert du mardi au samedi,
    de 10h30 à 12h30 et de 15h à 18h30.
    Sauf jours fériés.